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Culture & société · Par Anami, fondateur de YA MAYELE ·

Ce que la télévision française a cessé de nous montrer

Dans les années 1970, un acteur noir pouvait jouer un médecin dans une grande série française. D’autres travaillaient avec certains des metteurs en scène les plus importants du pays. Puis plusieurs témoins décrivent un recul au cours des années 1980. Au même moment, la télévision française change profondément : fin du monopole public, multiplication des chaînes, concurrence, publicité, puis privatisation de TF1. Rien ne permet aujourd’hui d’attribuer ce basculement à une seule décision. Mais l’histoire oblige à poser une question beaucoup plus intéressante : qui décide de ce qui nous paraît normal à l’écran ?

Il existe des choses qu’une société oublie avoir déjà faites. Je m’en suis rendu compte au cours d’une interview avec Jean-Claude Barny. Nous parlions de cinéma, des acteurs noirs en France, de représentation et de cette impression assez répandue selon laquelle certaines places resteraient encore à créer.

Barny m’a parlé d’une autre époque : des années 1960, des années 1970, d’acteurs noirs déjà présents au théâtre, au cinéma et à la télévision française. Je connaissais certains noms. Je ne connaissais pas l’ampleur de cette histoire. Et surtout, je ne connaissais pas Greg Germain. En cherchant son parcours après notre entretien, une question beaucoup plus vaste est apparue.

Parce qu’il est relativement facile d’expliquer pourquoi quelqu’un n’a jamais obtenu une place. Il est beaucoup plus troublant de découvrir qu’il l’avait déjà. Puis de devoir comprendre ce qui s’est passé ensuite.

Un médecin noir sur Antenne 2 à la fin des années 1970

À la fin des années 1970, Greg Germain décroche le rôle du docteur Alpha Toussot dans Médecins de nuit. Il ne joue pas un personnage qui traverse l’écran quelques secondes derrière le héros. Il joue un médecin. Un personnage récurrent d’une série française. Ce détail mérite qu’on s’y arrête. Nous sommes en 1978. Le personnage n’est pas présenté comme un homme dont toute l’existence doit être expliquée par sa couleur.

Il est médecin, il soigne, il appartient à l’équipe. Greg Germain racontera plus tard avoir tourné 36 épisodes, jusqu’en 1984. Africultures, dans un entretien conduit par Sylvie Chalaye, le présente comme un visage majeur de cette période de la télévision française. Puis Germain raconte quelque chose de beaucoup plus troublant.

Dans cet entretien, il revient sur sa carrière et situe très précisément le moment où il ressent un changement : « À partir de 1985, les rôles intéressants disparaissent du paysage. » Il continue à travailler. Il ne disparaît pas lui-même. Mais ce qu’on lui propose change. Selon son témoignage, alors même que le nombre de chaînes augmente, les rôles intéressants pour les comédiens noirs deviennent moins nombreux et davantage enfermés dans certains registres.

Cette phrase change complètement la question. Parce qu’il ne s’agit plus seulement de demander : pourquoi les acteurs noirs ne sont-ils pas davantage présents à la télévision française ? Il faut aussi demander : pourquoi certaines places qu’ils occupaient déjà ont-elles cessé de leur être proposées de la même manière ?

Greg Germain n’était pas seul

Il serait absurde de prendre le parcours d’un acteur et d’en faire à lui seul une statistique nationale. Sauf qu’en remontant quelques années, d’autres noms apparaissent. En septembre 1967, Georges Aminel entre à la Comédie-Française. Il est le premier comédien d’origine martiniquaise engagé par l’institution. Il y reste cinq ans. Il joue notamment le répertoire classique avant de quitter la Comédie-Française en 1972, déçu par certaines critiques et par les emplois qu’on lui propose. Il deviendra ensuite l’une des grandes voix françaises du doublage. Beaucoup de personnes ont entendu Georges Aminel sans connaître son nom : il a notamment été la voix française de Dark Vador.

Son histoire est importante précisément parce qu’elle empêche d’idéaliser le passé. Georges Aminel était là. Mais cela ne signifie pas qu’il pouvait tout jouer. Une présence peut exister en même temps que des limites. Les deux réalités ne s’annulent pas.

Remontons encore. En 1956 naît la compagnie des Griots. Robert Liensol la rejoint l’année suivante. Avec d’autres comédiens noirs venus notamment des Antilles et d’Afrique, ils travaillent avec Roger Blin, jouent Pouchkine, Synge, puis Les Nègres de Jean Genet.

Le projet vise explicitement à sortir les comédiens noirs d’un cercle particulièrement pratique pour ceux qui ferment les portes : on ne leur donne pas de grands rôles parce qu’ils ne seraient pas suffisamment reconnus, puis on explique qu’ils ne sont pas reconnus puisqu’ils n’ont jamais eu les rôles leur permettant de le devenir. Robert Liensol explique que les Griots veulent précisément briser ce cercle. Nous sommes dans les années 1950. La discussion sur l’accès des comédiens noirs aux rôles importants en France n’a donc rien d’une découverte récente.

Dans les années 1970, plusieurs acteurs noirs avaient déjà acquis une notoriété

Sylvie Chalaye est l’une des chercheuses françaises ayant le plus travaillé sur l’histoire des représentations noires au théâtre. Lorsqu’elle retrace cette période, elle cite Georges Aminel, Daniel Sorano, Robert Liensol, Greg Germain, Sidiki Bakaba. Elle rappelle que ces comédiens travaillent avec des metteurs en scène comme Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Antoine Bourseiller, Antoine Vitez ou Pierre Debauche. Surtout, elle souligne qu’ils peuvent, dans les années 1960 et 1970, être distribués dans des rôles qui ne sont pas nécessairement enfermés dans une identité racialisée. Puis elle situe elle aussi une rupture. Selon elle, la crispation intervient dans les années 1980, au moment où l’immigration devient un enjeu politique majeur et où la personne noire est davantage renvoyée à la figure de « l’immigré venu d’ailleurs ».

À ce stade, on possède donc au minimum deux éléments. Un acteur raconte ce qu’il a vécu. Une chercheuse observe une évolution comparable en étudiant cette histoire sur une période beaucoup plus longue. Cela ne suffit toujours pas pour annoncer que tout était mieux avant. Ce serait faux. Mais cela suffit largement pour se demander ce qui a changé.

Le regard porté sur les populations noires change-t-il dans les années 1980 ?

La piste proposée par Sylvie Chalaye est particulièrement intéressante. Si une personne noire est davantage perçue comme étrangère, cela peut avoir une conséquence très concrète dans l’écriture des fictions. Un personnage blanc peut être médecin sans que personne ne se demande pourquoi il est blanc. Un personnage noir peut progressivement devenir un personnage dont le scénario estime devoir expliquer l’origine.

À partir du moment où la couleur n’est plus perçue comme neutre, le champ des rôles imaginables peut se réduire. Le personnage devient d’abord « noir », puis médecin. Ou « noir », puis avocat. Ou « noir », puis père de famille. Alors qu’un autre personnage est simplement médecin, avocat ou père de famille. Chalaye rattache cette évolution au contexte politique des années 1980.

Greg Germain formule lui aussi sa propre interprétation du changement qu’il observe. Il évoque le contexte politique, la montée de l’extrême droite et l’atmosphère nouvelle autour de l’immigration. C’est son analyse. Il faut la traiter comme telle. Nous ne pouvons pas prendre le témoignage d’un acteur, aussi précieux soit-il, et le transformer en causalité démontrée pour l’ensemble de l’industrie française.

Mais sa question mérite d’être conservée : les professionnels de la télévision ont-ils commencé à imaginer différemment ce que leur public était prêt à voir ? Parce qu’au même moment, quelque chose d’autre est en train de se produire. La télévision française elle-même change complètement.

Entre 1974 et 1987, presque tout le système audiovisuel est transformé

Il faut se rappeler à quel point la télévision des années 1970 est différente de celle que nous connaissons. En 1974, l’ORTF est supprimé. À partir de 1975, trois sociétés nationales de programme prennent en charge les trois chaînes de télévision : TF1, Antenne 2 et FR3. En 1982, la loi proclame la liberté de la communication audiovisuelle et met fin au monopole d’État sur la programmation. Canal+ arrive en 1984. Le paysage s’ouvre ensuite à de nouvelles chaînes privées. Puis la loi du 30 septembre 1986 organise une nouvelle transformation du secteur et prévoit la privatisation de TF1. En avril 1987, la CNCL choisit le groupe conduit par Bouygues pour reprendre TF1. Tout cela se produit en un peu plus d’une décennie.

Et Greg Germain situe son sentiment de rupture autour de 1985. La proximité chronologique est évidemment intéressante. Mais elle nous empêche aussi de raconter une histoire trop facile. Bouygues obtient TF1 en 1987. Germain parle d’un changement qu’il ressent déjà autour de 1985. On ne peut donc pas écrire que Bouygues aurait provoqué à lui seul un phénomène qui commence avant son arrivée. Les dates ne le permettent pas. En revanche, le témoignage de Germain intervient exactement au moment où l’écosystème audiovisuel français entre dans une période de concurrence beaucoup plus forte. Et c’est là que regarder les personnes en place devient particulièrement instructif.

Avant la privatisation de TF1, Hervé Bourges

Hervé Bourges prend la direction de TF1 en juillet 1983. Son parcours mérite d’être regardé. Pas parce qu’il expliquerait à lui seul ce qui apparaît sur les écrans. Mais parce qu’il rappelle une évidence tellement simple qu’on finit parfois par l’oublier : un dirigeant de média arrive avec une histoire, une conception de son métier et une certaine idée du monde. Bourges n’est pas uniquement un gestionnaire de télévision. Son parcours passe par le journalisme, l’Algérie indépendante, la formation de journalistes en Afrique, l’École supérieure de journalisme de Lille, puis RFI avant TF1.

Et en 1978, il publie un livre dont le titre paraît presque avoir été choisi pour notre sujet : Décoloniser l’information. Le livre paraît aux éditions Cana en 1978. La presse de l’époque le recense dès sa sortie, et une publication de l’ESJ de Lille annonce alors un ouvrage consacré précisément aux rapports de domination dans la circulation internationale de l’information. L’idée qui traverse le livre est importante. Bourges s’intéresse à un monde dans lequel quelques grandes agences occidentales disposent d’un pouvoir considérable pour sélectionner ce qui devient une information et pour raconter les pays du Sud depuis des centres de décision situés ailleurs. Dans un extrait de son ouvrage reproduit dans une publication pédagogique, il insiste notamment sur le pouvoir de ces grandes agences de sélectionner les faits jugés dignes de devenir des informations et, par conséquent, d’influencer la réalité mondiale telle qu’elle est perçue.

Cinq ans plus tard, cet homme arrive à la tête de TF1. Cela signifie-t-il qu’Hervé Bourges aurait personnellement créé une télévision plus ouverte aux acteurs noirs ? Non. Nous n’avons pas cette preuve. Et l’exemple de Greg Germain le démontre très bien : Médecins de nuit était diffusé sur Antenne 2 depuis 1978, plusieurs années avant l’arrivée de Bourges à TF1. Il serait donc malhonnête de fabriquer cette causalité. Mais le parcours de Bourges démontre quelque chose de plus général. Les personnes qui dirigent les médias ne sont pas interchangeables.

Une chaîne populaire, mais encore pensée comme un service public

Lorsque Bourges arrive à TF1 en 1983, la chaîne connaît des difficultés d’audience. Il ne défend absolument pas l’idée d’une télévision austère que personne ne regarderait. Au contraire. Il veut reconquérir le public, il travaille sur l’image de la chaîne, il modifie l’organisation, et il assume l’idée d’une télévision populaire. Dans les archives de l’INA, toute une partie de son témoignage est consacrée à cette formule : « chaîne populaire de qualité ». En 1987, juste avant la privatisation, Le Monde lui rappelle d’ailleurs qu’il a redressé l’audience et l’image de TF1 et l’interroge précisément sur l’avenir de cette « chaîne populaire de qualité ».

Cette expression est intéressante. Audience et service public ne sont pas incompatibles dans son esprit. Il veut que les gens regardent. Mais l’audience se trouve encore intégrée dans une mission de télévision publique. Ce détail compte. Parce que quelques années plus tard, les mêmes millions de téléspectateurs vont prendre une valeur économique beaucoup plus directe.

1987 : TF1 change de nature

Le gouvernement explique lui-même les raisons de la privatisation. Dans une réponse publiée au Sénat en décembre 1986, le ministère de la Culture présente la réforme autour de trois principes : concurrence, transparence et pluralisme. Il affirme vouloir développer un secteur audiovisuel privé capable de soutenir la production française et de rivaliser avec les grands groupes internationaux. Mais la même réponse aborde très directement la question du financement. Elle estime le marché publicitaire français de la télévision à 4,9 milliards de francs à cette date et évoque un potentiel compris entre 6 et 12 milliards. Le gouvernement reconnaît également que des transferts de recettes publicitaires entre médias peuvent se produire.

Autrement dit, personne ne cache la transformation. Une télévision privée doit trouver des revenus. Et une grande partie de ces revenus provient de la publicité. Ce n’est pas une accusation. C’est le modèle économique. La question intéressante commence après. Parce qu’à la télévision, ce que l’on transforme en valeur économique est particulier. C’est notre attention.

Une émission n’a plus seulement besoin d’être regardée

Elle doit attirer suffisamment de personnes pour que l’espace publicitaire qui l’entoure ait de la valeur. La différence est importante. Un programme possède désormais au moins deux interlocuteurs : le téléspectateur qui le regarde, et l’annonceur auquel la chaîne vend l’accès à ce téléspectateur.

À partir de là, la question : « Qu’est-ce que nous voulons montrer ? » est forcément accompagnée d’une deuxième : « À qui pensons-nous nous adresser ? » Et celle-ci est probablement beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air.

À quoi ressemble le Français moyen dans la tête d’un programmateur ?

Imaginez un producteur de fiction. Il doit proposer une série à une chaîne. Cette chaîne connaît son audience : son âge, ses habitudes, ses horaires, les catégories commerciales qui intéressent les annonceurs. Le producteur imagine alors une histoire susceptible de fonctionner. Un scénariste écrit cette histoire. Un directeur de casting cherche les interprètes.

À aucun moment il n’est nécessaire que quelqu’un écrive sur une feuille : « Nous ne voulons pas d’acteur noir dans ce rôle. » Le mécanisme peut être beaucoup plus subtil. Quelqu’un peut simplement penser : « Je ne suis pas sûr que notre public s’identifie à lui. »

Voilà une phrase infiniment plus intéressante. Parce qu’elle oblige immédiatement à poser la question suivante : qui est ce “notre public” ? Existe-t-il exactement comme les professionnels l’imaginent ? Ou correspond-il en partie à la représentation qu’ils se font de lui ? Greg Germain nous dit ce qu’il constate du côté des comédiens. Sylvie Chalaye documente parallèlement le changement de regard porté sur les acteurs noirs. Le paysage télévisuel change au même moment. La question mérite donc au minimum d’être posée.

Un système n’a pas besoin de complot pour produire un résultat

C’est probablement l’un des points les plus importants de cette histoire. Nous cherchons souvent la personne qui aurait décidé : le coupable, la note interne, la réunion, la phrase compromettante. Mais une industrie entière peut évoluer sans qu’un chef d’orchestre unique donne l’ordre.

Prenons une fiction. Le dirigeant de la chaîne définit une stratégie. La direction des programmes choisit les formats. Les producteurs présentent leurs projets. Les scénaristes créent leurs personnages. Les réalisateurs donnent leur vision. Les responsables de casting sélectionnent les interprètes. Des études d’audience remontent. Les annonceurs achètent certains espaces. Le programme qui fonctionne inspire le suivant. Celui qui ne fonctionne pas disparaît.

À chaque étage, des décisions sont prises. À chaque étage également, des représentations existent. Ce qu’un producteur considère comme « populaire », ce qu’un scénariste considère comme « crédible », ce qu’un programmateur considère comme « rassembleur », ce qu’un annonceur considère comme son consommateur. Additionnez ces décisions pendant dix ans. Vous pouvez obtenir un changement considérable sans qu’une réunion secrète ait jamais été organisée. C’est précisément pour cela qu’il est plus intéressant d’étudier les structures que d’inventer des intentions impossibles à prouver.

Patrick Le Lay donnera plus tard une définition particulièrement brutale de cette logique commerciale

Patrick Le Lay devient l’un des principaux dirigeants de TF1 après la privatisation. En 2004, il provoque une énorme polémique en décrivant le fonctionnement commercial de la chaîne et en utilisant la formule devenue célèbre du « temps de cerveau humain disponible » vendu aux annonceurs. Il expliquera ensuite avoir volontairement forcé le trait et refuser que toute l’activité de TF1 soit résumée à cette phrase. Il réaffirme cependant une chose très simple : TF1 est une grande chaîne populaire et familiale qui cherche à plaire au maximum de personnes afin de réaliser le maximum d’audience.

Encore une fois, ce propos ne nous apprend absolument rien sur les acteurs noirs. Il date d’ailleurs de 2004. Il serait absurde de le transformer en explication directe de ce qui arrive dans les années 1980. Il nous apprend autre chose. La télévision possède aussi une logique économique de captation de l’attention. Et lorsqu’un modèle économique change, les critères selon lesquels les décisions sont prises peuvent changer avec lui.

Ce qui est fascinant, c’est que le recul décrit par Germain précède la privatisation

C’est là que notre enquête devient plus intéressante encore. Parce que si nous voulions absolument trouver un responsable confortable, l’histoire nous l’interdit. Greg Germain dit ressentir la rupture autour de 1985. TF1 est privatisée en 1987. Entre les deux se trouvent déjà l’arrivée de nouvelles chaînes, la fin progressive de l’ancien système et une concurrence nouvelle entre les diffuseurs.

Le basculement ne se produit donc probablement pas en une journée. Et surtout, il ne concerne pas nécessairement TF1 uniquement. Médecins de nuit, où joue Germain, était diffusé sur Antenne 2. Il faudrait donc regarder aussi Antenne 2, puis FR3, et comparer.

Cette précaution change tout. Parce que si les rôles proposés aux comédiens noirs diminuent de manière comparable sur les chaînes publiques et privées, la privatisation de TF1 ne pourra évidemment pas suffire à expliquer le phénomène. En revanche, si des différences importantes apparaissent selon les chaînes et leurs modèles économiques, cette piste deviendra beaucoup plus intéressante. Pour l’instant : je ne sais pas. Et c’est exactement à cet endroit qu’une enquête sérieuse doit commencer.

Il faudrait compter

Nous avons des témoignages. Nous avons des parcours. Nous avons une chronologie. Il manque maintenant quelque chose de beaucoup plus ingrat et beaucoup plus utile : des données.

Il faudrait prendre les principales fictions françaises diffusées entre, par exemple, 1970 et 1995. Identifier les acteurs noirs. Puis regarder leurs personnages. Combien sont personnages principaux ? Combien sont secondaires ? Quels métiers exercent-ils ? Médecin, avocat, chef d’entreprise, policier, enseignant, père, mère, délinquant, personnage anonyme. Leur couleur constitue-t-elle un élément central du scénario ou simplement une caractéristique de l’interprète ? Le personnage aurait-il théoriquement pu être joué par n’importe quel acteur ?

Il faudrait ensuite organiser les résultats par chaîne et par période : 1970-1975, 1975-1980, 1980-1985, 1985-1990, 1990-1995. Puis mettre cette chronologie en face des directions successives, des sociétés de production, des responsables des programmes et, autant que possible, des directeurs de casting. Là, nous pourrions commencer à faire autre chose que commenter nos impressions. Nous pourrions observer un phénomène.

Parce que le problème ne s’est pas évaporé

En 2018, seize femmes noires et métisses du cinéma français publient Noire n’est pas mon métier. Aïssa Maïga, Firmine Richard, Eye Haïdara, Sonia Rolland, Assa Sylla, Karidja Touré, Nadège Beausson-Diagne et d’autres.

Elles racontent les stéréotypes, les discriminations et les limites persistantes rencontrées dans leurs carrières. La même année, elles montent ensemble les marches du Festival de Cannes pour attirer l’attention sur la sous-représentation des personnes noires dans le cinéma français. Quarante ans après Greg Germain dans Médecins de nuit, il faut donc encore expliquer publiquement qu’une actrice noire devrait pouvoir accéder à toute la gamme des personnages humains.

Les données du CSA permettent de sortir partiellement des seuls témoignages. En 2019, le régulateur observe que 15 % des personnes apparaissant dans les programmes étudiés sont perçues comme non blanches. Dans les fictions françaises, cette proportion descend à 13 %. Le tableau est toutefois plus complexe qu’une simple absence. Le CSA relève également que, parmi les personnes montrées dans des rôles qualifiés de positifs, 21 % sont perçues comme non blanches, soit trois points de plus qu’en 2018. Et, parmi les personnes représentées dans des activités illégales ou marginales, la part de celles perçues comme non blanches passe de 43 % en 2018 à 16 % en 2019.

C’est important de le préciser. La réalité n’est pas une ligne droite allant mécaniquement vers toujours moins de diversité. Il existe des avancées, des reculs, des périodes différentes. C’est précisément pour cette raison que cette histoire mérite mieux qu’un slogan.

Il existe peut-être quelque chose de plus étrange que l’absence

L’oubli. Parce que lorsqu’on ne connaît pas Greg Germain, on peut croire qu’un acteur noir incarnant un médecin dans une série française importante est une victoire récente. Lorsqu’on ne connaît pas Georges Aminel, on peut avoir l’impression que les grandes institutions théâtrales françaises n’avaient jamais accueilli de comédiens noirs avant les débats contemporains sur la diversité. Lorsqu’on ignore la Compagnie des Griots, on peut penser que les comédiens noirs ont commencé à s’organiser en France il y a quelques années. Puis chaque génération se retrouve à demander l’ouverture de portes qui, parfois, avaient déjà été ouvertes plusieurs décennies auparavant.

La question n’est donc plus seulement : pourquoi ne les voit-on pas davantage ? Elle devient : comment une présence peut-elle exister, reculer, puis finir par disparaître jusque dans notre mémoire collective ?

Et c’est probablement là que ceux qui dirigent les médias deviennent intéressants

Il serait simpliste de penser qu’un président de chaîne choisit personnellement tous les acteurs qui apparaissent à l’écran. Il serait tout aussi naïf de penser que celui qui dirige une chaîne n’a aucune influence sur ce qu’elle devient. Hervé Bourges arrive avec une histoire personnelle, une conception du service public et une réflexion ancienne sur la circulation mondiale de l’information. Son livre s’appelle Décoloniser l’information. Cela ne signifie pas qu’il programme TF1 selon une doctrine militante précise. Nous n’avons pas cette preuve. Mais cela nous renseigne sur les questions auxquelles cet homme s’est intéressé avant de diriger la première chaîne française.

Puis le statut de TF1 change. Le groupe Bouygues arrive avec un projet de télévision privée. Patrick Le Lay évolue dans un modèle où audience et recettes publicitaires deviennent structurelles. Ces dirigeants ne sont pas interchangeables. Leurs parcours ne sont pas les mêmes. Leurs contraintes non plus.

Cela ne signifie pas que l’un aurait voulu davantage d’acteurs noirs et l’autre moins. Je ne sais pas. Nous n’avons aucun élément sérieux permettant de l’affirmer. Mais cela permet de poser une question beaucoup plus défendable : changer ceux qui définissent les priorités d’un média et changer son modèle économique peut-il modifier ce que ce média considère comme important, populaire, rentable, crédible ou représentatif de son public ? La réponse générale est évidemment oui. La question qu’il reste à étudier est de savoir si, et comment, cela intervient dans l’histoire précise des acteurs noirs à la télévision française.

Alors qu’est-ce qui s’est réellement passé autour de 1985 ?

À ce stade, plusieurs pistes existent : la politisation croissante de l’immigration, l’évolution du regard porté sur les populations noires françaises, la transformation du paysage audiovisuel, la multiplication des chaînes, le développement de la concurrence, la montée de la publicité dans l’économie télévisuelle, les changements de dirigeants, les nouvelles stratégies de programmation, la représentation que les professionnels se faisaient de leur public. Peut-être l’un de ces facteurs joue un rôle déterminant. Peut-être plusieurs agissent ensemble. Peut-être découvrirons-nous qu’une partie de cette hypothèse ne tient pas.

Cette dernière possibilité n’est pas un problème. Elle est précisément ce qui distingue une enquête d’une démonstration écrite à l’avance. Pour l’instant, nous pouvons établir trois choses. Des acteurs noirs occupaient déjà des places importantes dans le paysage culturel français avant les années 1980. Greg Germain et Sylvie Chalaye décrivent ensuite une rupture ou une crispation au cours de cette décennie. Et cette période correspond à l’un des plus grands bouleversements de l’histoire de la télévision française. Ce qui relie exactement ces trois réalités reste à démontrer.

Voilà maintenant le travail intéressant : retourner dans les archives, regarder ce qui était diffusé, compter, comparer, retrouver les comédiens qui ont connu cette période, interroger ceux qui fabriquaient les programmes. Demander à Greg Germain ce qu’il a vu changer concrètement. Qui l’appelait ? Quels rôles lui proposait-on ? Quels rôles ont disparu ? À quel moment ? Qui avait changé autour de lui ?

Parce qu’il existe une différence considérable entre soupçonner qu’un système a changé et être capable de montrer comment il a changé. Et cette différence porte un nom : l’enquête. Peut-être qu’au bout nous découvrirons que la télévision française n’a pas simplement cessé de montrer certaines choses. Peut-être découvrirons-nous surtout comment elle a changé sa définition de ce qu’un Français pouvait naturellement voir à l’écran. Et là, nous ne parlerons plus seulement des acteurs noirs.

Nous parlerons de la manière dont une société fabrique son propre imaginaire.

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Anami, fondateur de YA MAYELE
AnamiFondateur et réalisateur de YA MAYELE

YA MAYELE accompagne entreprises, institutions, associations, artistes et entrepreneurs, de la réflexion à la production.

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