Comment protéger nos enfants noirs dans un monde qui peut leur être hostile ?
Ilianna-Zélie, Stéphane Kameugne, Sanda Dia, Dina et Alexandra Martine Diengo Lumbayi : cinq destins qui interrogent la justice, le racisme institutionnel et notre capacité à nous organiser pour protéger les nôtres.
Entre 2008 et 2026, Ilianna-Zélie, Stéphane Kameugne, Sanda Dia, Dina et Alexandra Martine Diengo Lumbayi sont morts en France, en Belgique, en Turquie ou au Canada. Cinq jeunes Noirs. Cinq parcours différents. Cinq familles confrontées à la mort d’un enfant et, pour plusieurs d’entre elles, à des questions qui continuent d’exiger des réponses. Leurs histoires ne sont pas identiques. Les circonstances de leur mort, les enquêtes et les décisions judiciaires diffèrent. Ce dossier ne cherche pas à leur attribuer artificiellement une cause commune.
Il pose une question plus profonde : dans un monde où les discriminations raciales sont documentées, comment protéger nos enfants, leur apprendre à reconnaître les rapports de pouvoir et construire une solidarité capable d’agir lorsqu’une famille a besoin de nous ? Cette interrogation traverse l’histoire militaire française, la colonisation, les conditions d’accès à la justice, les pratiques policières et la représentation médiatique.
La France a eu besoin de soldats noirs pour défendre son territoire. Elle a bénéficié de leurs compétences, de leur courage et de leurs sacrifices. Pourtant, les archives montrent qu’elle a aussi organisé des traitements inégaux et parfois écarté ces hommes du récit national. Aujourd’hui encore, des travailleurs immigrés contribuent au fonctionnement de l’économie et de la protection sociale, tandis que des discours politiques contestent leur présence.
Des institutions chargées de protéger chaque citoyen font également l’objet de travaux documentant des pratiques discriminatoires. Voilà ce que nos enfants doivent comprendre : être utile à une société ne garantit pas que cette société nous traite équitablement. Il ne s’agit pas de leur enseigner la haine des Blancs ni de leur faire croire que chaque personne blanche serait dangereuse. Il s’agit de leur donner les moyens de comprendre comment des institutions peuvent produire des discriminations, y compris indépendamment des intentions individuelles.
Et surtout, de leur apprendre qu’ils n’ont pas à attendre d’être acceptés pour reconnaître leur propre valeur. Nous avons le droit de vivre où nous choisissons de vivre, d’étudier, de travailler, de voyager et d’élever nos familles. Nous n’avons pas à fuir une société parce qu’une partie de ses membres nous rejette. Nous devons, en revanche, apprendre à nous organiser, à connaître nos droits, à construire nos médias, à relier nos compétences, à créer des réseaux d’entraide et des lieux de confiance.
C’est dans ce sens que je parle de construire une société dans la société. Non pour nous retirer du monde, mais pour ne plus être seuls lorsqu’il nous arrive quelque chose.
Chapitre 1 — Ilianna-Zélie : le moment où une famille vient vous chercher
J’ai appris l’histoire d’Ilianna-Zélie parce que sa famille est venue vers moi sur les réseaux sociaux. C’est le point de départ de ce dossier. Avant les statistiques, les comparaisons judiciaires ou l’histoire des discriminations, il y a une famille qui cherche quelqu’un susceptible de l’écouter. Ilianna-Zélie avait dix-sept ans. Elle est morte dans la nuit du 26 au 27 septembre 2026, après une chute lors d’une fête d’anniversaire à Paris.
Sa mère a raconté les derniers échanges avec sa fille. Autour de minuit, elle reçoit notamment une vidéo du gâteau d’anniversaire. Quelques heures plus tard, des policières viennent lui annoncer sa mort. Il faut mesurer la violence de cette chronologie. Une mère reçoit les images d’une fête. Elle voit son enfant participer à un moment de joie. Elle ignore qu’il s’agit de l’un de leurs derniers échanges.
Ce que nous appelons rapidement un fait divers représente, pour elle, un basculement irréversible. Les premières investigations ont notamment porté sur l’hypothèse d’un meurtre et d’une altération de scène de crime. Six jeunes ont été placés en garde à vue, puis remis en liberté. Le 28 septembre, Le Parisien indiquait que la piste accidentelle était privilégiée après les auditions.
Sa mère et son avocate, Anissa Doumi, demandent que les circonstances soient entièrement établies.[1] La garde à vue de plusieurs personnes ne démontre pas leur culpabilité. Mais le fait qu’une piste accidentelle soit privilégiée ne retire rien au droit des proches de demander des explications précises. La famille m’a également indiqué qu’Ilianna était la seule personne noire présente à cette soirée.[19]
Cette information ne démontre pas que sa mort avait une motivation raciste. Elle conduit cependant à réfléchir à une expérience que connaissent certains jeunes noirs : être seuls dans un environnement où personne ne partage nécessairement certaines de leurs expériences sociales. Cette solitude ne signifie pas automatiquement un danger. Mais nos enfants doivent savoir qu’ils peuvent demander de l’aide lorsqu’ils se sentent mal à l’aise, humiliés ou menacés, quel que soit le milieu dans lequel ils se trouvent.
Dans le cas d’Ilianna, les questions relatives à la chronologie, aux constatations médico-légales et aux circonstances exactes de sa chute doivent recevoir des réponses documentées. Une autre question me préoccupe. Pourquoi faut-il parfois qu’une famille fasse elle-même le travail de mobilisation médiatique pour que son enfant devienne un sujet d’attention collective ? Pourquoi doit-elle chercher des créateurs, des journalistes ou des associations capables de faire circuler son histoire ?
Et que deviennent les familles qui ne connaissent personne ? Nous ne pouvons pas garantir l’issue d’une enquête. Mais nous pouvons construire des structures pour qu’une famille n’ait pas à chercher seule une audience, un avocat, un relais médiatique et des personnes capables de suivre son dossier.
Soutenir les parents d’Ilianna-Zélie
Une cagnotte intitulée « Justice pour Ilianna-Zélie — Soutenons ses parents » a été ouverte sur GoFundMe par Sonia NG, qui se présente comme la tante d’Ilianna-Zélie. Selon la présentation de cette collecte, les fonds sont destinés à soutenir ses parents dans les frais d’avocat et les démarches nécessaires pour faire toute la lumière sur les circonstances de son décès. Cette initiative donne une dimension concrète à la solidarité évoquée dans ce dossier. Il ne s’agit pas de préjuger des conclusions de l’enquête, mais d’aider une famille à disposer des moyens nécessaires pour faire valoir ses droits et obtenir les réponses qu’elle recherche.
Celles et ceux qui souhaitent participer peuvent contribuer selon leurs possibilités. Partager le lien constitue également une manière d’apporter du soutien. Participer à la cagnotte : https://www.gofundme.com/f/justice-pour-ilianazelie-soutenons-ses-parents
Les dons sont libres. La collecte est organisée par la personne identifiée sur la page GoFundMe, indépendamment de YA MAYELE.[36]
Chapitre 2 — Stéphane Kameugne : dix-huit années de questions
Décembre 2008 : Stéphane Kameugne a vingt-quatre ans lorsqu’il disparaît dans la nuit du 6 au 7 décembre, pendant un gala des Arts et Métiers à Châlons-en-Champagne. Environ deux mille personnes participent à la soirée. Son corps est retrouvé le 24 décembre dans le canal latéral à la Marne. Les premières hypothèses évoquent un accident. Mais certaines expertises médico-légales rapportées dans la presse soulèvent des interrogations sur l’origine de plusieurs lésions.
En 2009, des articles évoquent des traumatismes compatibles, selon une expertise, avec des violences commises à l’aide d’un objet contondant. Cela ne permet pas d’affirmer qu’une batte de baseball a été utilisée. Cela signifie que certaines constatations ont alimenté les interrogations de la famille.[2] Son avocat, Didier Seban, dénonce au fil des années des difficultés relatives aux investigations et à la conservation de pièces.
En 2025, la famille engage une action contre l’État pour contester le fonctionnement de la justice. Le 30 juillet 2026, une ordonnance de non-lieu est rendue. Les proches font appel le 5 août. Une audience est annoncée pour le 12 novembre 2026. Le procureur défend le travail réalisé, tandis que les avocats de la famille dénoncent les défaillances qu’ils estiment avoir affecté la recherche de la vérité.[3]
Près de dix-huit années se sont écoulées. Pendant ce temps, une famille continue à chercher des réponses. Stéphane a fait l’objet d’articles et d’émissions. Son affaire n’a pas été totalement ignorée. Mais combien de personnes connaissent aujourd’hui son nom ? Et surtout, quelle capacité collective possédons-nous pour suivre un dossier pendant dix-huit ans ? Une émission ne remplace pas le suivi des audiences, une mobilisation de quelques jours ne remplace pas un accompagnement juridique durable, une publication sur les réseaux sociaux ne remplace pas un travail de mémoire.
Didier Seban a également représenté la famille d’Estelle Mouzin.[4] Les deux affaires sont différentes. Leur comparaison ne démontre pas, à elle seule, une différence de traitement fondée sur la couleur de peau. Mais elle soulève une question journalistique légitime : pourquoi certaines affaires demeurent-elles nationalement identifiables pendant des années, tandis que d’autres doivent constamment être rappelées au public ?
Il ne s’agit pas d’opposer les victimes. Nous ne demandons pas moins d’attention pour certaines familles. Nous demandons que chaque famille puisse bénéficier d’une attention à la hauteur de la gravité des faits et des questions soulevées.
Chapitre 3 — Sanda Dia : lorsqu’être accepté devient dangereux
En décembre 2018, Sanda Dia, vingt ans, participe à une initiation organisée par le cercle étudiant Reuzegom, en Belgique. Les épreuves comprennent des humiliations, une exposition au froid et l’ingestion de quantités dangereuses de sauce de poisson. Hospitalisé le 5 décembre, il meurt deux jours plus tard. Le 26 mai 2023, dix-huit membres du cercle sont condamnés par la cour d’appel d’Anvers. Les peines comprennent des travaux d’intérêt général de 200 à 300 heures, des amendes et des indemnisations civiles. Aucun pourvoi en cassation n’est finalement introduit.[5][6]
Une question demeure au-delà de la décision judiciaire. Comment une société considère-t-elle l’avenir des personnes ayant participé à des actes qui ont conduit à la mort d’un jeune homme ? Et quelle place laisse-t-elle à celui dont l’avenir a définitivement disparu ? Sanda nous oblige à parler d’un mécanisme qui dépasse le racisme : le besoin d’appartenance. Pourquoi certains jeunes acceptent-ils des humiliations pour intégrer un groupe ?
Pourquoi la souffrance devient-elle parfois une condition d’admission dans des milieux valorisés socialement ? Et pourquoi certaines traditions continuent-elles d’être invoquées pour justifier des comportements dangereux ? Nos enfants doivent comprendre qu’ils n’ont pas besoin de supporter la violence pour mériter une place. Ils peuvent refuser une humiliation, ils peuvent quitter un groupe, ils peuvent demander de l’aide.
Et lorsqu’une violence est commise, la responsabilité appartient à ceux qui l’exercent, pas à la personne qui voulait simplement être acceptée.
Chapitre 4 — Dina : elle avait exprimé sa peur
Jeannah Danys Dinabongho Ibouanga, appelée Dina par ses proches, avait dix-sept ans. Cette étudiante gabonaise suivait une formation en génie mécanique à Karabük, en Turquie. Son corps est retrouvé le 26 mars 2023 près de la rivière Filyos. Avant sa mort, Dina avait demandé à sa mère de pouvoir quitter Karabük pour poursuivre ses études à Sakarya. TV5MONDE a consulté des messages dans lesquels elle évoquait explicitement le racisme et la peur qu’elle ressentait.[7]
Cet élément est essentiel. Dans cette affaire, la question raciale n’a pas uniquement été soulevée après le décès. Elle apparaissait déjà dans les inquiétudes exprimées par la jeune fille de son vivant. Cela ne permet pas de déduire automatiquement les circonstances de sa mort. Mais cela impose de prendre au sérieux les alertes qu’elle avait formulées. En décembre 2024, le seul homme jugé dans cette affaire, Dursun Acar, est acquitté faute de preuves suffisantes. Les avocats de la famille contestent la décision et dénoncent des investigations qu’ils estiment incomplètes.[8]
Lors d’une audience de janvier 2024, plusieurs médias turcs rapportent que le président du tribunal a nié l’existence du racisme en Turquie, invoquant notamment la présence de nombreux étudiants étrangers.[9] Or la présence n’est pas l’égalité. Accueillir des étudiants étrangers ne démontre pas qu’ils ne subissent aucune discrimination. Employer des travailleurs immigrés ne démontre pas qu’ils bénéficient tous d’un traitement équitable.
Afficher des principes égalitaires ne garantit pas leur application. Dina nous rappelle qu’un enfant qui exprime sa peur doit pouvoir être entendu avant qu’une tragédie survienne. Il faut également reconnaître la mobilisation de militantes et d’avocates turques aux côtés de sa famille. Car la solidarité ne se reconnaît pas uniquement à la couleur de peau. Elle se reconnaît dans les actes.
Chapitre 5 — Alexandra : une mère, un appel et des frontières
Alexandra Martine Diengo Lumbayi avait vingt et un ans. Originaire du Congo, elle étudiait à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Elle disparaît au début du mois d’octobre 2024. Sa mère lance un appel vidéo. Des étudiants, des proches et des membres de la communauté congolaise se mobilisent. Les portraits circulent. Des recherches sont organisées. Les autorités mobilisent également des moyens policiers et des équipes spécialisées.
Le 8 octobre, son corps est découvert par une personne en kayak.[10] En février 2025, les conclusions rendues publiques du coroner Steeve Poisson indiquent une mort par noyade et écartent l’intervention criminelle d’un tiers. Il ne parvient cependant pas à déterminer si la noyade résulte d’un accident ou d’un geste volontaire. Sa mère conteste ces conclusions.[11] Il faut présenter ces éléments ensemble : les recherches effectuées, les conclusions médico-légales et les interrogations persistantes de la famille.
Mais l’affaire d’Alexandra révèle aussi notre capacité de mobilisation. À partir d’un appel familial, des milliers de personnes peuvent découvrir un visage, partager une information et soutenir des proches à distance. Pourquoi cette solidarité dépend-elle encore autant des réseaux auxquels appartient la famille ? Une affaire peut être connue dans les communautés congolaises sans atteindre immédiatement les communautés camerounaises, gabonaises, ivoiriennes ou antillaises.
Nous possédons déjà des réseaux. Ce qui manque souvent, ce sont les structures capables de les relier. Un enfant noir ne devrait pas avoir besoin de partager notre nationalité pour que nous nous sentions concernés par sa disparition.
Chapitre 6 — Samuel Little : lorsque certaines victimes deviennent invisibles
Aux États-Unis, l’affaire Samuel Little révèle une autre dimension des défaillances institutionnelles. Ce tueur en série a avoué quatre-vingt-treize meurtres commis entre 1970 et 2005. En octobre 2019, le FBI indiquait avoir confirmé cinquante de ces aveux.[12] De nombreuses victimes étaient des femmes socialement marginalisées, parmi lesquelles beaucoup de femmes noires. Certains décès avaient initialement été considérés comme des overdoses, des accidents ou des morts de cause indéterminée.
Des enquêtes anciennes ont dû être réexaminées pour identifier les victimes et rapprocher plusieurs homicides. Samuel Little avait pourtant déjà connu de nombreuses interactions avec les forces de l’ordre avant sa condamnation pour plusieurs meurtres en 2014.[13] Cette affaire ne démontre pas que les cinq morts présentées dans ce dossier ont été traitées de manière discriminatoire.
Elle démontre que des crimes peuvent rester longtemps méconnus lorsque les institutions ne parviennent pas à reconnaître certaines victimes et à relier les informations disponibles. Une société protège ses habitants par sa capacité à prévenir les violences, mais aussi à reconnaître les victimes, recueillir les témoignages, conserver les preuves et conduire des investigations sérieuses.
Une victime que personne ne prend au sérieux risque de disparaître une seconde fois : dans les dossiers, dans les statistiques et dans la mémoire collective.
Chapitre 7 — Pourquoi remonter dans l’histoire ?
Pourquoi parler de l’armée coloniale française dans un dossier consacré à la protection des enfants noirs ? Parce qu’avant de nous demander comment une institution protège une population, nous devons comprendre comment elle a historiquement appris à la regarder. Comme une force de travail ? Comme une ressource militaire ? Comme une population à administrer ? Ou comme des individus dont la dignité et les droits ne se négocient pas ?
L’histoire ne permet pas de déduire les intentions d’un enquêteur contemporain. Mais elle nous aide à identifier des logiques de pouvoir que nous pouvons ensuite examiner à partir de preuves actuelles. En 1910, Charles Mangin publie La Force noire. Il ne s’agit pas d’un ouvrage militant contemporain dénonçant le colonialisme. C’est le texte d’un officier français qui défend l’organisation de troupes africaines au service de la puissance militaire française.
Mangin part notamment d’un problème démographique : la France doit disposer d’effectifs militaires suffisants pour rivaliser avec d’autres puissances européennes. L’empire colonial apparaît alors comme une réserve humaine mobilisable. Dans son ouvrage, Mangin présente l’Afrique occidentale comme un réservoir dans lequel l’armée pourra puiser selon ses besoins.[22] Mais le passage le plus révélateur concerne les conditions matérielles des soldats.
Aux pages 295 et 296 de l’édition originale, il recommande de ne pas installer les tirailleurs sénégalais dans les mêmes garnisons que certaines troupes bénéficiant de conditions comparables à celles des Européens. Pourquoi ? Parce que les Sénégalais pourraient demander les mêmes avantages, ce qui serait coûteux et risquerait, selon lui, de leur faire perdre leur rusticité. Le raisonnement est explicite.
Ces hommes sont suffisamment utiles pour être recrutés et envoyés au combat, mais leur accès à des conditions matérielles comparables devient un problème. Voilà une logique de domination qu’il faut apprendre à reconnaître. Elle ne se présente pas toujours sous la forme d’une insulte. Parfois, elle se présente comme un compliment. On vous déclare courageux, résistant, indispensable, travailleur.
Puis on utilise ces qualités pour expliquer pourquoi vous pouvez supporter davantage de privations que les autres. Votre dignité n’est pas la récompense de votre utilité. Vous possédez des droits avant d’avoir rendu service à qui que ce soit.
Chapitre 8 — La France a eu besoin des soldats noirs. Qu’en a-t-elle fait ?
Pendant la Première Guerre mondiale, la France mobilise massivement des hommes issus de son empire colonial. Certains s’engagent. D’autres sont recrutés sous la contrainte. Leurs conditions de recrutement, leurs affectations et leurs traitements diffèrent selon les territoires et les périodes. Leur contribution militaire est réelle. Mais ces hommes ne sont pas seulement des effectifs.
Ils ont des noms, des familles, des métiers, des projets et des vies que la guerre transforme ou interrompt. L’histoire du paquebot Afrique en offre une illustration tragique. Le 9 janvier 1920, ce navire quitte Bordeaux en direction de Dakar. À bord se trouvent notamment 192 tirailleurs sénégalais qui rentrent chez eux après la Première Guerre mondiale. Le 12 janvier, le paquebot fait naufrage au large des Sables-d’Olonne.
France Culture rapporte 602 personnes à bord et 568 morts.[23] Pendant des décennies, cette catastrophe reste peu présente dans la mémoire collective française. Des chercheurs, des associations et des journalistes ont contribué à faire connaître l’histoire des passagers et à retrouver leurs identités. La question de leur reconnaissance a également été portée au Sénat.[24] Ce naufrage n’est pas une preuve que les soldats africains auraient été volontairement sacrifiés lors de la catastrophe.
Il révèle en revanche une autre injustice : l’effacement durable de leurs trajectoires dans la mémoire publique. Ces hommes avaient participé à une guerre menée par la France. Ils sont morts sur le chemin du retour. Et leurs histoires sont longtemps restées largement méconnues. Il ne suffit pas de rappeler qu’il y avait 192 tirailleurs à bord. Il faut rechercher leurs noms, leurs familles et leurs parcours.
Nous ne pouvons pas dénoncer l’effacement des soldats noirs tout en continuant à les raconter comme un groupe anonyme.
Chapitre 9 — Camille Mortenol : l’homme noir qui commandait la défense de Paris
Il y a un homme dont je veux que les enfants noirs connaissent le nom. Camille Mortenol. J’ai consacré un portrait à cet officier dans mon livre Ceux dont on a réécrit le rôle. Né en 1859 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, fils d’anciens esclaves affranchis, Camille Mortenol intègre l’École polytechnique en 1880. Il devient officier de marine et poursuit une carrière militaire remarquable.
En juillet 1915, il prend le commandement de la Défense contre aéronefs du camp retranché de Paris. La capitale est confrontée aux bombardements aériens allemands. Les moyens existants présentent alors d’importantes limites. Certains canons de 75 millimètres ne disposent pas d’une élévation suffisante pour atteindre efficacement les appareils ennemis. Les projecteurs sont insuffisants.
Les transmissions doivent être améliorées. La coordination des dispositifs de défense exige une transformation majeure. Sous le commandement de Mortenol, la défense antiaérienne de Paris est profondément réorganisée. Des matériels adaptés sont développés et installés. Les systèmes permettant aux canons de tirer à des angles plus élevés deviennent essentiels. Les capacités d’observation et les transmissions sont renforcées.
À l’armistice, Mortenol commande environ 10 000 hommes. Le dispositif comprend 65 projecteurs de grand diamètre et près de 200 pièces d’artillerie adaptées à la défense antiaérienne, contre une dizaine au début du conflit. Ces éléments figurent dans les travaux historiques consacrés à son parcours.[25][26] Il faut comprendre ce que cela représente. Un homme noir, fils d’anciens esclaves, commande une organisation militaire chargée de protéger Paris.
Il dirige des milliers d’hommes. Il supervise des transformations techniques majeures. Il contribue directement à la protection de populations civiles contre les bombardements. Dans Ceux dont on a réécrit le rôle, je défends, à partir de mon travail de recherche, une estimation de plus de 4 000 vies épargnées grâce aux réformes associées à son commandement. Cette estimation relève de mon enquête et ne constitue pas un bilan officiel de l’armée.[27]
L’importance de Mortenol ne repose toutefois pas sur ce seul chiffre. Les responsabilités qu’il a exercées et les transformations qu’il a supervisées sont déjà considérables. Et pourtant, regardons le traitement qui lui était réservé. L’École polytechnique reproduit un témoignage de juillet 1915 dans lequel un officier exprime sa surprise de voir un homme noir commander la défense antiaérienne et porter cinq galons.[25]
Le Parisien a également rapporté une appréciation de 1896 dans laquelle un supérieur reconnaissait les qualités de Mortenol tout en considérant sa race comme un obstacle à son accession aux fonctions les plus élevées de la Marine.[28] Nous retrouvons la contradiction observée chez Mangin. L’homme noir peut servir, il peut commander, il peut posséder des compétences exceptionnelles, il peut contribuer à protéger des milliers de personnes.
Mais sa couleur peut encore être invoquée contre son avancement. Lorsque je compare l’importance de Mortenol à celle de Charles de Gaulle, je pose aussi une question sur la construction de notre mémoire nationale. Les deux hommes n’ont ni exercé les mêmes fonctions ni joué leur rôle pendant le même conflit. Mais pourquoi l’un est-il immédiatement identifiable par presque toute la population, tandis que l’autre demeure largement méconnu ?
Mortenol a reçu des décorations et des hommages. Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’il n’a jamais été reconnu. La question est celle de la transmission. Je veux qu’un enfant noir puisse apprendre qu’un homme qui lui ressemblait a dirigé une mission militaire majeure et contribué à protéger la capitale française. Il ne s’agit pas d’un personnage ajouté artificiellement à l’histoire pour améliorer la représentation.
Il était là, il a commandé, il a agi. Et son histoire mérite d’être enseignée pour ses réalisations, pas seulement pour les discriminations qu’il a rencontrées.
Chapitre 10 — Le blanchiment de l’armée : combattre pour la France, puis disparaître du récit
Pendant la Seconde Guerre mondiale, des soldats africains et des hommes issus des territoires coloniaux participent à la libération de la France. D’autres personnes noires contribuent à la Résistance et aux réseaux de renseignement. Joséphine Baker, par exemple, joue un rôle dans les activités de la France libre. Pourtant, en 1944, une partie des troupes africaines est retirée de la première armée française et remplacée par des recrues métropolitaines.
Ce phénomène est connu sous le nom de blanchiment de l’armée. Une exposition historique du ministère des Armées indique qu’à l’hiver 1944, la majorité des quelque quinze mille tirailleurs sénégalais concernés dans certaines unités sont remplacés. Parmi les motifs présentés figurent la volonté de montrer une France se libérant par ses forces métropolitaines et des considérations liées aux attentes américaines en matière de séparation raciale.[29]
Il faut mesurer la portée de ces décisions. Des soldats noirs participent à l’effort de guerre. Puis la composition des forces visibles lors de la Libération est modifiée, en partie pour répondre à des objectifs politiques et de représentation. L’effacement ne commence donc pas nécessairement plusieurs décennies plus tard, dans les livres scolaires. Il peut commencer au moment même où l’histoire se déroule.
Le 1er décembre 1944 survient ensuite le massacre de Thiaroye, au Sénégal. Des tirailleurs africains, anciens prisonniers de guerre, réclament notamment des soldes et des rappels de rémunération. La répression militaire française fait de nombreux morts. Le bilan exact demeure discuté par les historiens, notamment en raison des contradictions et lacunes des archives. Le massacre, lui, est documenté.[30]
Puis viennent les pensions. À partir de la fin des années 1950, les pensions de nombreux anciens combattants devenus ressortissants d’États indépendants sont soumises à des mesures de cristallisation. Leurs montants sont figés dans des conditions qui produisent des inégalités durables avec les anciens combattants français. La loi de finances pour 2011 ouvre une nouvelle étape de décristallisation.[31]
Certains anciens combattants sont morts avant d’obtenir une revalorisation équitable. On ne peut pas célébrer la fraternité d’armes sans examiner les conditions de recrutement, de rémunération, de démobilisation et de reconnaissance de ces soldats. Notre histoire ne doit pas être un supplément facultatif du récit national. Elle en fait partie.
Chapitre 11 — Travailleurs immigrés : indispensables à l’économie, contestés dans leur présence
La contradiction entre utilité et reconnaissance ne concerne pas seulement l’histoire militaire. Elle apparaît aussi dans les débats contemporains sur l’immigration. Les travailleurs immigrés exercent dans la santé, la construction, la restauration, la logistique, les services à la personne, l’entretien, l’agriculture et de nombreux autres secteurs. Ils produisent de la richesse, ils versent des cotisations, ils participent au financement de la protection sociale et du système de retraite par répartition.
Le 5 mai 2025, sur RTL, dans l’émission On refait le monde, Benoît Hamon souligne la contradiction entre une réduction importante de l’immigration et la volonté de préserver l’équilibre financier des retraites. Il évoque notamment le risque d’un départ repoussé jusqu’à 67 ou 68 ans, ou d’une diminution des pensions. Ces chiffres relèvent de son argumentation dans le débat, et non d’une projection officielle.[32]
Le mécanisme mérite néanmoins d’être examiné. Le financement des retraites dépend notamment du nombre de cotisants, du taux d’emploi, des salaires, de la productivité et des choix budgétaires. On ne peut donc pas discuter sérieusement d’immigration sans examiner ses effets économiques. Au début du XXe siècle, Mangin raisonnait en termes de besoins démographiques et militaires. Aujourd’hui, d’autres raisonnements portent sur les besoins démographiques et économiques.
Dans les deux cas, une question revient : que se passe-t-il lorsqu’une société a besoin de personnes dont elle conteste simultanément la place ? Mais il faut aller plus loin. Un immigré ne mérite pas le respect uniquement parce qu’il cotise. Un enfant noir ne mérite pas d’être protégé uniquement parce qu’il deviendra médecin, ingénieur ou entrepreneur. Notre dignité ne dépend pas de notre rentabilité.
Et lorsque nous choisissons de vivre en France, en Belgique, en Turquie ou au Canada, le respect de nos droits ne doit pas être présenté comme une faveur.
Chapitre 12 — Racisme dans la police : quand les témoignages rencontrent les statistiques
La police occupe une place centrale dans les affaires étudiées ici. Elle doit protéger la population, recevoir les plaintes, rechercher les personnes disparues et contribuer à la manifestation de la vérité. Cette mission ne dispense pas d’examiner les discriminations qui peuvent exister au sein de l’institution. En juin 2020, ARTE Radio publie Gardiens de la paix, une enquête sonore réalisée par Ilham Maad.
Un policier noir, présenté sous le prénom d’Alex, découvre que plusieurs collègues échangent dans un groupe WhatsApp des propos racistes, antisémites, misogynes et violents. Certains expriment des sympathies pour des idéologies fascistes ou suprémacistes blanches.[14] Ce qui est particulièrement grave, c’est que les personnes tenant ces propos exercent une fonction de protection et de contrôle sur les citoyens.
En décembre 2023, le Conseil d’État confirme la légalité de la révocation d’un fonctionnaire impliqué dans ces échanges.[15] La sanction montre que des mécanismes institutionnels peuvent condamner de tels comportements. Mais elle ne fait pas disparaître les questions sur les conditions qui ont permis leur développement. En 2020 également, le journaliste Valentin Gendrot publie Flic : un journaliste a infiltré la police.
Après avoir intégré l’institution sous couverture, il décrit des comportements racistes, des violences et des mécanismes de solidarité professionnelle pouvant aller jusqu’à la dissimulation de faits répréhensibles. Il rapporte notamment que certains policiers désignent des jeunes hommes noirs et arabes par l’expression « les bâtards ».[33] Ces témoignages concernent des situations déterminées. Ils ne permettent pas de qualifier indistinctement tous les policiers.
Mais ils documentent des comportements qui doivent être confrontés à des données plus larges. En juin 2025, le Défenseur des droits publie une enquête nationale sur les relations entre police et population. Les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins présentent un risque quatre fois plus élevé d’être contrôlés que le reste de la population, et douze fois plus élevé de subir un contrôle poussé.
L’enquête indique également que 21 % des personnes ayant cherché à déposer plainte ou une main courante déclarent s’être heurtées à un refus.[16] Ces résultats ne sont pas de simples impressions individuelles. Ils proviennent d’une enquête portant sur plusieurs milliers de personnes. La question n’est donc pas de savoir si tous les policiers sont racistes. Elle est de comprendre comment des pratiques discriminatoires peuvent apparaître, se reproduire et être sanctionnées dans une institution disposant de pouvoirs considérables.
Nos enfants doivent connaître leurs droits et les voies de recours disponibles. Mais une communauté organisée doit aussi pouvoir les accompagner lorsqu’une procédure devient longue, complexe ou coûteuse. L’accès à la justice ne devrait pas dépendre de la capacité d’une famille à financer seule plusieurs années de démarches.
Chapitre 13 — Discrimination systémique : pourquoi chercher un raciste ne suffit pas
Le racisme institutionnel est souvent mal compris. Certains pensent que, pour démontrer une discrimination, il faudrait trouver un responsable déclarant ouvertement qu’il souhaite traiter les Noirs différemment. Mais les discriminations peuvent aussi résulter de pratiques, de décisions successives ou de règles dont les effets désavantagent régulièrement certaines catégories de population.
Un contrôle d’identité peut précéder une interpellation. Une interpellation peut être suivie d’une garde à vue. Les qualifications retenues, les actes de procédure, les possibilités de défense et les décisions judiciaires peuvent ensuite produire des effets qui se cumulent. Aux États-Unis, une étude publiée en 2023 par la United States Sentencing Commission examine les condamnations fédérales prononcées entre 2017 et 2021.
Après prise en compte des facteurs mesurés, elle relève notamment un écart global de 13,4 % dans les durées de peine entre hommes noirs et hommes blancs.[20] Ces résultats concernent la justice fédérale américaine et ne peuvent pas être transposés automatiquement aux juridictions françaises. En France, les travaux de Fabien Jobard et Sophie Névanen sur des prévenus jugés à Melun montrent l’importance d’examiner les différentes étapes de la chaîne pénale.[21]
La méthode est essentielle. Il ne suffit pas d’observer le résultat final. Il faut examiner le chemin qui y conduit. La même exigence doit s’appliquer à la protection des victimes. Les statistiques sur les contrôles d’identité ne prouvent pas directement qu’une disparition impliquant un enfant noir reçoit moins d’attention policière. Pour l’établir, il faudrait comparer les délais d’intervention, les moyens engagés, les actes d’enquête et les suites judiciaires dans des affaires suffisamment comparables.
Cette recherche mérite d’être menée. Nous devons nous donner les moyens de produire des enquêtes solides, de conserver les documents utiles et de demander des comptes à partir de faits vérifiables. La conscience d’une injustice devient une force lorsqu’elle permet d’identifier précisément les mécanismes qui la produisent.
Chapitre 14 — Pourquoi certaines victimes deviennent-elles des visages nationaux ?
Il existe une autre question essentielle : l’attention médiatique. Aux États-Unis, le chercheur Zach Sommers publie en 2016 une étude sur le phénomène appelé Missing White Woman Syndrome. Il examine les différences de couverture médiatique des disparitions selon la race et le genre des personnes concernées.[18] Cette étude ne mesure pas la situation française. Mais elle démontre qu’il est possible d’étudier scientifiquement la hiérarchie de l’attention médiatique.
Combien de jours une disparition occupe-t-elle les journaux ? Combien d’émissions lui sont consacrées ? Combien de fois les proches peuvent-ils s’exprimer ? Une affaire continue-t-elle d’être suivie après plusieurs années ? Une nouvelle décision judiciaire donne-t-elle lieu à une publication ? Ce sont des questions auxquelles une enquête française pourrait répondre. Lorsque nous évoquons Estelle Mouzin, le petit Grégory, Stéphane Kameugne ou Ilianna-Zélie, nous ne devons pas transformer les familles en concurrentes.
Nous pouvons cependant interroger les mécanismes qui rendent certaines victimes immédiatement reconnaissables, tandis que d’autres restent principalement connues de leur communauté. Et surtout, nous pouvons refuser que notre capacité à accompagner une famille dépende entièrement des décisions de quelques grandes rédactions. Nous pouvons construire nos propres canaux de diffusion.
Lorsqu’un média généraliste réalise un travail sérieux, nous pouvons nous appuyer sur lui. Lorsqu’une affaire est peu couverte, nous pouvons enquêter. Lorsqu’un récit est incomplet, nous pouvons publier des éléments vérifiés. Lorsqu’une famille lance un appel, nous pouvons disposer d’une organisation capable de le recevoir. Un média indépendant ne doit pas seulement dénoncer ce que les autres ne font pas.
Il doit devenir capable de faire le travail dont il réclame l’existence.
Chapitre 15 — Ce que les Black Panthers avaient compris
En 1966, à Oakland, Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le Black Panther Party for Self-Defense. Le mouvement naît notamment de la volonté de lutter contre les violences policières et les discriminations subies par les Afro-Américains. Son histoire est souvent réduite aux images de militants armés. Mais cette représentation laisse dans l’ombre une dimension essentielle de son projet : l’organisation de la vie communautaire.
Les Black Panthers ont développé des programmes de petits-déjeuners gratuits pour les enfants, des centres médicaux, des campagnes de dépistage de la drépanocytose, des initiatives éducatives, des distributions alimentaires et des formes d’assistance juridique.[34] Ils avaient compris quelque chose de fondamental. On ne peut pas parler d’émancipation à quelqu’un qui ne mange pas.
On ne peut pas demander à une famille de défendre ses droits lorsqu’elle ne sait pas à qui s’adresser. On ne peut pas construire une autonomie collective sans répondre aux besoins matériels de ceux qui composent la communauté. Le mouvement a également connu des conflits internes, des affrontements et une répression importante, notamment dans le cadre du programme COINTELPRO du FBI.
Il faut connaître cette histoire dans son ensemble. Mais ses programmes communautaires constituent un héritage dont nous pouvons tirer des enseignements sans reproduire les formes de confrontation armée de l’époque. Dans Ceux dont on a réécrit le rôle, j’ai consacré des portraits à Huey P. Newton et Bobby Seale, précisément parce que leur contribution dépasse largement les images auxquelles on les réduit.[35]
Leur exemple nous conduit à poser une question simple. Nous avons des avocats, des journalistes, des médecins, des enseignants, des entrepreneurs, des travailleurs sociaux, des informaticiens, des associations, des créateurs disposant d’audiences importantes, des personnes capables de traduire, d’enquêter, de financer et de se déplacer. Pourquoi ces compétences restent-elles si souvent dispersées ?
La société dans la société que j’appelle de mes vœux ne consiste pas à remplacer la justice, la police ou les secours. Elle consiste à construire des structures d’entraide capables d’accompagner les familles et les individus dans leurs démarches, tout en exigeant des institutions qu’elles remplissent leurs obligations. L’autonomie communautaire ne signifie pas renoncer à l’égalité. Elle signifie disposer de moyens pour la défendre.
Chapitre 16 — Ce que nous devons apprendre à nos enfants noirs
Nos enfants ont le droit de grandir heureux. Ils ont le droit d’avoir des amis de toutes les origines. Ils ont le droit de voyager, d’étudier à l’étranger, de participer à des fêtes, de tomber amoureux et de construire leur vie avec les personnes qu’ils choisissent. Leur couleur de peau ne doit pas devenir une prison. Mais nous leur devons une éducation qui les prépare aux réalités sociales.
Ils doivent savoir que le racisme existe, que certaines discriminations institutionnelles sont documentées, que des personnes peuvent les traiter différemment parce qu’elles sont noires. Et que cette différence de traitement n’est jamais une preuve de leur infériorité. Ils doivent apprendre à distinguer les individus des institutions et à construire leur confiance à partir des comportements observables.
Une personne qui les écoute, les respecte et intervient lorsqu’ils sont humiliés démontre quelque chose par ses actes. Une personne qui se moque de leur couleur, minimise systématiquement leurs expériences ou reste indifférente à une situation dangereuse leur donne également des informations sur la relation. Lorsqu’ils sont les seuls Noirs d’une classe, d’une équipe ou d’une soirée, ils ne doivent pas automatiquement se penser en danger.
Mais ils doivent savoir qu’ils peuvent partir lorsqu’ils ne se sentent pas en sécurité, qu’ils peuvent signaler une humiliation, qu’ils peuvent demander de l’aide, et qu’ils peuvent appeler leurs parents sans craindre d’être immédiatement accusés d’avoir mal agi. Nous devons également leur transmettre des connaissances pratiques. Comment contacter les secours ? Comment déposer plainte ?
Comment conserver un élément utile ? Comment trouver un avocat ? Comment signaler une discrimination ? Comment demander l’assistance de son ambassade ou de son consulat lorsqu’on étudie à l’étranger ? Comment reconnaître un abus sans considérer chaque désaccord comme une preuve de racisme ? Cette éducation doit aussi être historique. Nos enfants doivent connaître Camille Mortenol, les soldats africains ayant participé à la libération de la France, Thiaroye, Huey P. Newton, Bobby Seale, Frantz Fanon, Aimé Césaire et les nombreuses figures qui ont participé à construire des réponses à la domination.
Pas pour devenir prisonniers du passé. Mais pour comprendre qu’ils appartiennent à une histoire de création, de pensée, de courage, d’invention et d’organisation. Nous ne devons pas transmettre uniquement la mémoire des souffrances. Nous devons aussi transmettre la mémoire de ce que les Noirs ont accompli.
Chapitre 17 — Construire un réseau de protection collective
Un espace sûr ne devrait pas être simplement un lieu où toutes les personnes possèdent la même couleur de peau. Il devrait être un endroit où chacun sait qu’il peut être écouté, respecté et accompagné. Mais un lieu de confiance ne suffit pas. Il faut une organisation. Nous pourrions commencer par réunir des professionnels, des associations, des médias et des bénévoles autour de six fonctions.
1. Recevoir les alertes.
Lorsqu’une famille signale une disparition ou une situation préoccupante, une équipe identifiée pourrait recueillir les informations essentielles, vérifier leur provenance et orienter immédiatement vers les autorités compétentes. En cas de danger immédiat, l’appel aux secours doit toujours être prioritaire.
2. Coordonner la diffusion.
Une fois les informations vérifiées et les autorisations obtenues, plusieurs médias et associations pourraient relayer simultanément un appel. Une famille ne devrait pas avoir à contacter cinquante personnes séparément pour espérer être entendue.
3. Faciliter l’accompagnement juridique.
Un réseau d’avocats, de juristes et d’associations spécialisées pourrait orienter les proches vers les procédures disponibles. Il ne garantirait pas une issue judiciaire particulière, mais permettrait d’éviter qu’une famille renonce faute de comprendre ses droits.
4. Assurer la continuité.
Une équipe pourrait suivre les affaires au-delà de la première semaine. Audiences, expertises, décisions judiciaires et demandes de rectification pourraient être recensées dans le respect de la vie privée des familles.
5. Organiser une solidarité matérielle transparente.
Un déplacement, une traduction, une consultation juridique ou un séjour à l’étranger peut représenter une dépense considérable. Des collectes encadrées et transparentes pourraient soutenir ces besoins sans transformer la détresse des familles en spectacle. La cagnotte ouverte pour les parents d’Ilianna-Zélie constitue précisément un exemple de soutien matériel auquel les lecteurs peuvent participer dès aujourd’hui. Elle est organisée indépendamment de YA MAYELE par une personne se présentant comme membre de sa famille.[36]
6. Observer le fonctionnement des institutions.
Un collectif de recherche pourrait documenter les délais d’intervention, les réponses apportées aux familles et les différences de couverture médiatique entre affaires comparables. Ce travail permettrait de produire des données et de formuler des demandes précises. Ce réseau n’existe pas encore sous cette forme. Il faudrait définir sa gouvernance, ses moyens, ses règles de confidentialité, ses responsabilités et les compétences nécessaires avant d’annoncer un service opérationnel.
Mais c’est précisément le type de structure que nous devrions envisager. Une organisation qui ne prétend pas tout résoudre, une organisation qui n’invente pas des coupables, une organisation qui ne remplace pas les institutions publiques, une organisation qui empêche qu’une famille se retrouve seule face à elles.
Chapitre 18 — Dépasser nos nationalités
Nous possédons des réseaux congolais, gabonais, camerounais, sénégalais, ivoiriens, antillais et de nombreuses autres communautés. Ces organisations entretiennent nos langues, nos histoires et nos solidarités. Elles jouent parfois un rôle indispensable dans l’accueil, l’entraide et l’accompagnement des familles. Le problème ne réside pas dans leur existence. Il apparaît lorsque nos solidarités ne trouvent pas les passerelles permettant de circuler au-delà de nos appartenances nationales.
Pourquoi faudrait-il être gabonais pour se sentir concerné par Dina ? Pourquoi faudrait-il être congolais pour relayer l’appel de la famille d’Alexandra ? Pourquoi faudrait-il connaître les proches de Stéphane pour souhaiter que leur demande de vérité soit entendue ? Les Noirs ne vivent pas tous les mêmes expériences. Mais certaines discriminations peuvent les concerner indépendamment de leur nationalité.
La couleur perçue peut suffire à déclencher certains comportements. C’est pourquoi nous avons intérêt à développer des mécanismes de protection capables de dépasser nos différences. Ce rassemblement ne doit pas exclure les alliés non noirs. Il doit nous permettre de définir nos priorités, de coordonner nos ressources et d’agir sans attendre systématiquement qu’une institution extérieure nous y autorise.
Nous n’avons pas besoin d’attendre l’accord d’une grande rédaction pour créer notre média. Nous n’avons pas besoin d’attendre une personnalité publique pour créer une association. Nous avons besoin de structures sérieuses, de règles de fonctionnement et d’une volonté commune.
Chapitre 19 — Ubuntu : être présent avant le drame
Ubuntu est souvent résumé par l’expression « Je suis parce que nous sommes ». Mais cette formule ne devrait pas rester une décoration philosophique. Elle doit devenir une méthode de vie collective. Un jeune qui part étudier loin de sa famille devrait pouvoir trouver des personnes de confiance dans sa ville d’accueil. Un étudiant victime de racisme devrait savoir à qui parler. Une famille confrontée à une difficulté devrait pouvoir obtenir une orientation.
Une personne qui souhaite créer une activité devrait pouvoir rencontrer des professionnels capables de la conseiller. Car la protection collective ne doit pas commencer avec la mort. Nous devrions célébrer les diplômes de nos enfants avec la même énergie que celle que nous déployons pour relayer les avis de disparition. Nous devrions accompagner leurs projets, leurs voyages, leurs études et leurs entreprises.
Nous devrions les connaître pour leurs talents, pas uniquement pour les violences dont ils ont été victimes. Si nous transmettons seulement les souffrances du passé, nous risquons de construire une mémoire dans laquelle les Noirs n’existent qu’à travers les violences qu’ils ont subies. Mais si nous transmettons également les inventions, les découvertes, les victoires et les organisations qu’ils ont construites, nous donnons à nos enfants d’autres références pour penser leur avenir.
Camille Mortenol ne doit pas être connu uniquement parce qu’il a rencontré le racisme. Il doit être connu parce qu’il a exercé un commandement militaire majeur. Les Black Panthers ne doivent pas être étudiés uniquement pour leurs affrontements avec la police. Ils doivent aussi être étudiés pour leurs programmes communautaires. C’est cela, la souveraineté intellectuelle. La capacité de connaître notre place dans l’histoire sans attendre qu’un autre groupe décide de nous l’accorder.
Chapitre 20 — Qui protège nos enfants noirs ?
Au début de ce dossier, il y avait cinq prénoms. Ilianna-Zélie, Stéphane, Sanda, Dina, Alexandra. Cinq jeunes qui avaient des familles, des projets et des personnes qui les aimaient. Leurs morts ont donné lieu à des enquêtes, des procédures et des conclusions différentes. Nous ne devons ni effacer ces différences ni prétendre posséder des réponses que les documents disponibles ne permettent pas d’établir.
Mais nous pouvons tirer de leurs histoires une responsabilité commune. Nous savons que les discriminations raciales existent. Nous savons que l’histoire française comprend des politiques ayant organisé des traitements inégaux envers les populations noires. Nous savons que des soldats africains ont contribué à défendre et à libérer la France tout en subissant des injustices. Nous savons que certaines pratiques policières discriminatoires sont documentées.
Nous savons que l’attention médiatique peut varier selon les victimes. Et nous savons que toutes les familles ne disposent pas des mêmes moyens pour faire circuler un appel, financer une procédure ou suivre une enquête pendant des années. Dès lors, une question s’impose. Que faisons-nous de cette connaissance ? Allons-nous simplement expliquer à nos enfants que le monde est injuste ?
Allons-nous leur demander de travailler plus que les autres dans l’espoir que leurs compétences les protégeront ? Allons-nous leur conseiller de se taire, d’endurer et de ne surtout pas déranger ? Ou allons-nous leur transmettre des connaissances et construire les moyens collectifs dont ils auront besoin pour défendre leurs droits ? Je refuse que notre réponse soit la fuite. Nous avons le droit de vivre là où nous choisissons de vivre.
Nous avons le droit d’avoir les amis que nous choisissons. Nous avons le droit de contribuer à la société sans être réduits à notre utilité. Nous avons le droit de demander des comptes aux institutions. Nous avons le droit de créer nos propres médias. Nous avons le droit de construire des lieux de confiance. Nous avons le droit de nous organiser. Et nous avons le devoir d’enseigner à nos enfants qu’une discrimination n’est jamais la preuve de leur infériorité.
Je ne veux pas que nos enfants grandissent dans une peur permanente des autres. Je veux qu’ils grandissent avec une connaissance suffisamment solide pour reconnaître une injustice, une confiance suffisamment forte pour ne pas l’intérioriser et un entourage suffisamment organisé pour ne pas avoir à l’affronter seuls. Je voudrais que, lorsqu’une mère lance un appel, elle ne dépende plus du hasard des réseaux sociaux.
Je voudrais que, lorsqu’un jeune part étudier à l’étranger, il sache qu’il existe des personnes capables de l’orienter. Je voudrais que nos enfants connaissent le nom de Camille Mortenol avant de découvrir, à l’âge adulte, qu’un homme noir a commandé la défense de Paris. Je voudrais que les histoires de Stéphane, Sanda, Dina, Alexandra et Ilianna ne nous servent pas uniquement à pleurer.
Je voudrais qu’elles nous conduisent à organiser quelque chose qui dure. Parce que la question n’est plus seulement de savoir qui parlera de nos enfants lorsqu’ils auront disparu. La question est de savoir qui sera présent pour eux pendant qu’ils sont encore là. C’est ici que commence Ubuntu. Pas dans une formule récitée. Dans une famille écoutée, dans un enfant accompagné, dans une information vérifiée, dans un droit défendu, dans une communauté qui sait se mobiliser sans attendre qu’on lui donne la permission.
Nos enfants ne doivent pas découvrir leur valeur lorsqu’ils deviennent des victimes. Ils doivent la connaître suffisamment tôt pour construire leur vie avec confiance. Et nous, adultes, devons créer les conditions qui leur permettront de vivre cette confiance. C’est à cela que doit servir notre rassemblement.
Un premier geste concret : soutenir les parents d’Ilianna-Zélie
Ce dossier est né d’une famille venue demander que son histoire soit entendue. Nous ne pouvons pas terminer cette réflexion sur la solidarité sans rappeler qu’une possibilité d’agir existe déjà. Une cagnotte a été ouverte pour aider les parents d’Ilianna-Zélie à financer les frais d’avocat et les démarches nécessaires à la recherche de réponses sur les circonstances de son décès.
Chaque personne peut y participer selon ses moyens, ou simplement partager l’initiative. Cagnotte « Justice pour Ilianna-Zélie — Soutenons ses parents » : https://www.gofundme.com/f/justice-pour-ilianazelie-soutenons-ses-parents
Soutenir cette famille ne signifie pas préjuger d’une responsabilité pénale. Cela signifie reconnaître qu’une famille doit pouvoir chercher à comprendre ce qui est arrivé à son enfant sans être abandonnée matériellement. Notre solidarité ne doit pas s’arrêter aux mots.
Sources et références
État du dossier : 20 octobre 2026.
Affaires, justice et enquêtes
[1] Le Parisien, 28 septembre et 2 octobre 2026 ; Ouest-France, 5 octobre 2026 : affaire Ilianna-Zélie.
[2] Journal du dimanche, décembre 2009 ; Le Parisien, 20 décembre 2009 ; RTL : affaire Stéphane Kameugne, expertises et déclarations de Didier Seban.
[3] Le Parisien/AFP, 31 août 2026 : ordonnance de non-lieu et appel dans l’affaire Stéphane Kameugne.
[4] Cabinet Seban, octobre 2023 : représentation de la famille d’Estelle Mouzin.
[5] VRT, 12 juin 2023 ; 20 Minutes, 5 juin 2023 : affaire Sanda Dia.
[6] Cour d’appel d’Anvers, arrêt du 26 mai 2023, dossier 2022/CO/393.
[7] TV5MONDE : affaire Dina, messages de l’étudiante à sa mère.
[8] Bianet, décembre 2024 ; ANKA, 18 mars 2025 : acquittement et contestation de la famille de Dina.
[9] Bianet, 24 janvier 2024 ; DHA : propos rapportés lors d’une audience.
[10] TVA Nouvelles, octobre 2024 ; L’Hebdo Journal, octobre 2024 : Alexandra Martine Diengo Lumbayi.
[11] Journal de Québec, 19 février 2025 ; 106.9 Mauricie, 20 février 2025 : conclusions du coroner.
[12] FBI, 6 octobre 2019 ; Texas Department of Public Safety, décembre 2021 : Samuel Little.
[13] FBI, ViCAP Links Murders to Prolific Serial Killer, 27 novembre 2018.
[14] ARTE Radio, Ilham Maad, Gardiens de la paix, juin 2020.
[15] Conseil d’État, décision n° 474289, 28 décembre 2023.
[16] Défenseur des droits, Enquête sur l’accès aux droits, volume 1 : Relations police/population, juin 2025.
[18] Zach Sommers, Missing White Woman Syndrome, Journal of Criminal Law and Criminology, 2016.
[19] Témoignage de la famille d’Ilianna-Zélie recueilli par l’auteur, document d’enquête non publié.
[20] United States Sentencing Commission, Demographic Differences in Federal Sentencing, 2023.
[21] Fabien Jobard et Sophie Névanen, « La couleur du jugement », Revue française de sociologie, 48(2), 2007.
Histoire militaire et mémoire
[22] Charles Mangin, La Force noire, Hachette, 1910, livre IV, chapitre II, pages 290 à 296.
[23] France Culture, Les oubliés du paquebot Afrique, documentaire de Clémence Mary et François Teste, octobre 2020.
[24] Sénat, question écrite n° 22222, « Mémoire des naufragés du paquebot Afrique », 2016-2017.
[25] École polytechnique, Bibliothèque centrale, notice biographique « Mortenol Camille (X 1880) ».
[26] Cols bleus, ministère des Armées, portrait de Camille Mortenol ; Outremers360, biographie.
[27] Seriba Ntalou, Ceux dont on a réécrit le rôle, chapitre « Camille Mortenol », pages 286 à 289. Estimation historique issue de l’enquête de l’auteur.
[28] Le Parisien, « La vigie noire de Paris », 10 mai 2014.
[29] Ministère des Armées, exposition Tirailleurs d’Afrique, passage consacré au remplacement des tirailleurs en 1944.
[30] Assemblée nationale, proposition de résolution n° 640, massacre de Thiaroye, novembre 2024.
[31] Sénat, projet de loi de finances pour 2011, décristallisation des pensions.
Immigration, organisation communautaire et soutien aux familles
[32] RTL, On refait le monde, 5 mai 2025, intervention de Benoît Hamon sur l’immigration et les retraites.
[33] Valentin Gendrot, Flic : un journaliste a infiltré la police, éditions Goutte d’Or, 2020.
[34] Smithsonian National Museum of African American History and Culture, The Black Panther Party: Challenging Police and Promoting Social Change.
[35] Seriba Ntalou, Ceux dont on a réécrit le rôle, portraits de Huey P. Newton, pages 624 à 628, et Bobby Seale, pages 629 à 632.
[36] GoFundMe, « Justice pour Ilianna-Zélie — Soutenons ses parents », collecte créée le 12 octobre 2026 par Sonia NG, qui se présente comme la tante d’Ilianna-Zélie. Objet annoncé : soutien aux frais d’avocat et aux démarches des parents.
https://www.gofundme.com/f/justice-pour-ilianazelie-soutenons-ses-parents
Note méthodologique
Les témoignages recueillis auprès des familles, les travaux d’enquête personnels de l’auteur, les estimations historiques, les décisions judiciaires et les données institutionnelles doivent être distingués dans leur attribution.
Les recherches personnelles relatives à Camille Mortenol, notamment les échanges avec des descendants, constituent une partie du travail de l’auteur. Leur documentation détaillée n’est pas reproduite dans le présent dossier.
La cagnotte est présentée sur GoFundMe comme organisée par une tante d’Ilianna-Zélie. Le lien et l’objet annoncé de la collecte ont été consultés, mais cette consultation ne constitue pas une vérification indépendante de l’identité de l’organisatrice ou des modalités de reversement des fonds.
YA MAYELE accompagne entreprises, institutions, associations, artistes et entrepreneurs, de la réflexion à la production.
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